09 août 2006
Autres vues de Russie
Des trois romans que j'ai lu d' Andreï Makine, Le testament français est celui qui m'a le plus marqué, non pas que les autres soient mauvais - ils sont émouvants et poétiques - mais celui-ci est d'une densité émotionnelle exceptionnelle de la première à la dernière ligne. Le narrateur, un jeune russe des 70's, adolescent puis homme,
découvre le passé français de sa grand-mère à travers les anecdotes qu'elle lui raconte. Il développe donc une autre identité, une sensibilité toute française qui n'existe pas dans ces temps brejnevien où Kalachnikov à la main, les adolescents combattent l'ennemi occidental imaginaire.
Pourtant, cette double identité l'énerve, le blesse, le préoccupe, il ne sera jamais comme les autres. Un lien l'unit en effet à cette patrie qu'il ne connaît pas et qu'il nomme l' Atlantide: la langue, les instants uniques entre sa grand-mère et lui, les va-et-vient dans le temps et l'espace entre Staline et Félix Faure, les babouchkas et la maîtresse du président, les attentats anarchistes et les camps soviétiques. Andreï Makine nous retransmet cette vision, imaginaire, poétique, luxuriante...chaque instant, chaque mouvement, chaque paysage apporte une nouvelle sensation, plus riche que la précédente. On sent et ressent ce que le narrateur vit, les steppes, les déserts de Mongolie, les isbas, tout celà nous paraît proche et à portée de main.
Pour l'auteur,"l'écriture ne se résume pas seulement à des mots, au style, ni même à l'enchaînement des phrases : c'est surtout une vision. On écrit avec les yeux, pas avec la plume." C'est exactement ce que l'on ressent à la lecture du Testament français, tout le roman n'est qu'un projection vers cet autre univers, cette Russie si différente, si immense, si déserte. Ce roman n'est pas seulement donc un roman initiatique ou autobiographique ( la vie d'Andreï Makine ressemble à s' y méprendre à cette histoire ) mais une poésie entière, construite et sensible. Ce n'est donc pas pour rien qu'il reçoit le prix Goncourt et Médicis en 1995...
30 juillet 2006
J'étais un kamikaze
Oui, certains kamikazes revenaient de leur mission-suicide, certes, ils n'en étaient pas fiers, certes, ils étaient rejetés par les officiers et leurs camarades, mais ceux-là on pu laisser le témoignage de ce que fut cette idée ignoble. Voici ce que raconte le livre de Ryuji Nagatsuka
: J'étais un kamikaze, les chevaliers du vent divin paru en 1972 en France et qui n'est malheureusement plus édité depuis. En effet, on gagnerait beaucoup à lire ce témoignage, à découvrir une autre vision de la deuxième guerre mondiale et plus particulièrement de la guerre de Pacifique.
Cet étudiant pacifiste en lettres françaises qui pose ici avec sa mère et une de ses soeurs et dont le plus grand plaisir est de lire Georges Sand, devient au bout de moins d'un an de formation de pilote de chasse, un soldat prêt à sacrifier sa vie pour son pays, pour sa famille. Comment en arrive-t-il là ? Tout d'abord, la situation catastrophique du Japon en 1944: les américains grignotent lentement mais sûrement les territoires conquis entre décembre 1941 et août 1942, de la Papouasie à la Malaisie, en passant par les Philippines, les marines reprennent le contrôle de la situation et coupent les arrivées de pétrole et de matières premières du Japon. Ne parlons même pas de l'avancée techniques des américains qui produisent un bateau par jour tandis que les japonais sont obligés de faire voler leurs avions d'entraînement avec de l'essence diluée dans de l'alcool...
Une situation de plus en plus dure donc qui entraîne les Zols (surnom péjoratif des militaires japonais) à recruter de partout, y compris les étudiants qui étaient jusque-là dispensés du service militaire. Ceux-ci choisissent généralement l'aviation qui permet d'être nommé sous-officier très rapidement et ainsi d'éviter le mauvais traitement des simples soldats. Notre Ryuji se retrouve donc dans une école d'aviation où il comprend très vite que le combat sera inégal...malgré une volonté de fer et un énorme acharnement, les minuscules KI-27 ne peuvent rien contre les bombardiers éléphants que sont les B-29 , plus communément appelés Superfortresses. Ceux-ci , grâce aux victoires de Guadalcanal, de Midway et des Philippines, peuvent bombarder tranquillement les villes du Japon: Okinawa,Nagoya et bientôt Tokyo. Les attaques-suicides existent depuis octobre 1944 et contribuent à semer l'effroi parmi les américains: qui sont ces japonais fous qui se sacrifient pour leur patrie ? On pense alors que c'est pour l'empereur, figure sacr
ée du Japon que personne n'a jamais vu, on pense aussi et surtout que ces pilotes-suicides ont été contraints de laisser leur vie dans un aller sans retour.
Pourtant, et c'est ce qui fait l'originalité de ce témoignage, il apparaît que de nombreux pilotes se sont portés volontaires pour ce genre de missions, par obligation certes, mais par obligation envers leurs familles, envers tout ces civils qui comptent sur leur aviation pour les protéger des bombes américaines toujours plus nombreuses. Bien évidemment, les officiers japonais cachent à leurs pilotes que ces missions sont peu fructueuses et que leur suicide est, la plupart du temps...inutile... Ainsi, grâce aux statistiques données dans le livre, on découvre que par exemple, le 6 avril 1945 lors de l'opération d' Okinawa, 255 pilotes se sont jetés sur des bateaux...mais qu'ils n'ont coulés que 5 navires, endommagé qu'un seul porte-avion et 12 destroyers. Le bilan paraît bien mince face au nombre de vie sacrifiée... On connaît la cérémonie qui précédait le départ des kamikazes, jeunes filles qui remuent des mouchoirs blancs, bon repas avec du saké et grande émotion.
Mais qu'en est-il des émotions ressenties pendant ce voyage sans retour ? C'est ce que nous fait dévouvrir Nagatsuka, notamment sa grande fierté de pouvoir enfin protéger sa patrie alors qu'il n'a jamais réussi à toucher un B-29, sa peur mais surtout son courage qui le pousse à la mort... puis la blessure et la honte lorsqu'il est obligé de rentrer à s
a base sans avoir pu s'écraser sur un navire américain. Un livre émouvant donc, qui permet de suivre un cheminement de pensée qui conduit à la liquidation de son propre corps pour permettre à d'autres personnes de vivre...Grande réflexion également sur le sens de la vie, que vaut-elle quand d'autres vies peuvent être sauvées? Que faire quand seule sa propre mort peut éloigner le danger étranger ? Ce livre y répond par la solution extrême et propose une autre vision des kamikazes, moins fous qu'ils n'y paraissent, engagés jusqu'au bout pour la survie de leur patrie.
Des sites explicatifs sur la guerre du Pacifique ici et sur les kamikazes là (en anglais)
Toutes les photos proviennent du livre.



